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  <title type="html">Humus numericus - Mot-clé - réflexions</title>
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  <updated>2019-05-09T20:00:29+02:00</updated>
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    <title>La domination adulte</title>
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    title="La domination adulte" />
    <id>urn:md5:ca6ce2718e224fc2b9d8dd31b47f0e44</id>
    <published>2010-05-12T17:55:00+02:00</published>
          <updated>2010-06-14T10:20:40+02:00</updated>
            <author><name>Juba</name></author>
        <dc:subject>Zenfants</dc:subject>
        <dc:subject>domination</dc:subject><dc:subject>enfants</dc:subject><dc:subject>politique</dc:subject><dc:subject>réflexions</dc:subject>
    <content type="html">    &lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce texte a également été publié sur le site &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/spip.php?article1056&quot;&gt;Les mots sont importants&lt;/a&gt;.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une domination cachée&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Une domination sociale n&amp;#8217;est jamais aussi efficace que lorsqu&amp;#8217;elle
nous apparaît comme «naturelle» et demeure en grande partie
invisible. Les multiples rapports de domination qui structurent notre
vie sociale sont visibles à des degrés divers&amp;#160;: certains sont connus
et reconnus (la domination masculine par exemple), d&amp;#8217;autres ont été
mis en évidence mais restent en partie cachés (on pourra citer la
domination culturelle et symbolique). On sait aussi que mettre au jour
un rapport de domination ne suffit en rien à le faire disparaître,
mais c&amp;#8217;est pourtant une étape nécessaire&amp;#160;: il faut prendre conscience
de quelque chose pour pouvoir commencer à lutter contre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Or il existe au moins un type de domination qui reste aujourd&amp;#8217;hui
presque totalement invisible, que nous côtoyons pourtant tous les
jours, et pour lequel nous avons tous été à la fois dominé et
dominant&amp;#160;: il s&amp;#8217;agit de la domination exercée par les adultes sur
les enfants.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Énoncer qu&amp;#8217;il existe un rapport de domination des adultes sur les
enfants peut sembler à la fois une évidence et une absurdité&amp;#160;: une
évidence, car on ne saurait nier que la position d&amp;#8217;adulte confère
globalement une position d&amp;#8217;autorité sur celle d&amp;#8217;enfant&amp;#160;; une
absurdité, car cette position nous apparaît comme normale, naturelle
et même positive. Elle s&amp;#8217;appuie de plus sur des caractéristiques
«objectives»&amp;#160;: les enfants sont objectivement «dépendants»,
«fragiles», ce sont des «êtres en cours de formation» qu&amp;#8217;il convient
donc de «protéger», «d&amp;#8217;éduquer», «d&amp;#8217;encadrer», etc.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il existe pourtant des signes clairs qui permettent de montrer que ce
rapport adulte/enfant est bien un rapport de domination, qui plus
est particulièrement violent.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le statut inférieur accordé aux enfants est d&amp;#8217;abord présent dans la
manière de les nommer. L&amp;#8217;enfant, étymologiquement, est celui «qui ne
parle pas». Il appartient au monde des «petits». Jusqu&amp;#8217;à l&amp;#8217;âge de sa
majorité, il est considéré comme un être «mineur». Par ailleurs, la
plupart des appellations utilisées pour le désigner sont de l&amp;#8217;ordre
du péjoratif&amp;#160;: gosse, gamin, morveux, chiard… Et celles-ci sont
souvent considérées comme des insultes quand elles sont appliquées à
des adolescents ou des adultes («bébé», «gamin», «ne fais pas
l&amp;#8217;enfant», etc.) &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#pnote-887-1&quot; id=&quot;rev-pnote-887-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Objectivement, l&amp;#8217;enfant est évidemment dans une situation de
dépendance quasi totale vis-à-vis des adultes, et en particulier de
ses parents&amp;#160;: pas de ressources propres, pas d&amp;#8217;indépendance possible,
pas de droit de regard sur les décisions le concernant, y compris
jusqu&amp;#8217;à un âge avancé. Une fois scolarisé il est soumis à des horaires
et à une charge de travail très importants, comparables à ceux endurés
par beaucoup d&amp;#8217;adultes dans leur vie professionnelle. En-dehors de
l&amp;#8217;école il n&amp;#8217;est jamais totalement maître de son temps et de ses
activités car c&amp;#8217;est en général toujours l&amp;#8217;organisation et la volonté
des adultes qui l&amp;#8217;emportent («on doit partir, tu joueras plus tard»).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Typique de nombre de relations de domination, cette dépendance est
d&amp;#8217;ailleurs totalement «renversée» dans certains discours&amp;#160;: on parle
ainsi «d&amp;#8217;enfant-roi» ou «d&amp;#8217;enfant-tyran», tout comme on insinue
parfois que les chômeurs sont des privilégiés ou que les immigrés sont
coupables de racisme anti-français.&lt;/p&gt;


&lt;h3&gt;Une vision profondément négative de l&amp;#8217;enfant&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Les enfants bénéficient parfois d&amp;#8217;une valorisation sur des aspects
secondaires et limités, en général basée sur des attributs physiques
ou des comportements conformes aux attentes&amp;#160;: on les jugera «mignons»,
«adorables», «gentils», «polis», «bien élevés». Mais ces valorisations
temporaires masquent en réalité une vision extraordinairement négative
de l&amp;#8217;enfant, et ce dès sa naissance. Dans la plupart des discours
(médicaux, éducatifs, psychologiques), l&amp;#8217;enfant est considéré comme un
être qui va «chercher la faille», «tester les limites», et qui, si on
ne lui impose pas un cadre contraignant, va «en profiter», accumulera
les bêtises et les comportements égoïstes. Héritage d&amp;#8217;une tradition
judéo-chrétienne et psychanalytique &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#pnote-887-2&quot; id=&quot;rev-pnote-887-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, cette vision fait croire à
un enfant porteur de «vices» ou de «pulsions», qu&amp;#8217;il va falloir
redresser et corriger par le biais d&amp;#8217;une éducation rigoureuse. Ainsi,
dès les premiers instants, le bébé qui pleure sera accusé de «comédie»
et de tentative de manipulation auxquelles il ne faut pas céder, sous
peine d&amp;#8217;être par la suite totalement débordé et, à la limite,
transformé en esclave de son propre enfant.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On trouverait sans doute là de nombreux parallèles avec d&amp;#8217;autres
formes de domination&amp;#160;: on pourra citer les femmes, souvent réduites à
leurs attributs physiques, et dont l&amp;#8217;image reste souvent très négative
(historiquement comme sources de péchés ou de tentations, aujourd&amp;#8217;hui
encore comme susceptibles de séduction, de manipulation ou de
«bêtises» comme des dépenses excessives et futiles, etc.) ou les
classes populaires, parfois valorisées pour divers attributs
secondaires (le franc-parler, la convivialité, la force de travail…)
mais fondamentalement extrêmement stigmatisées et implicitement
soupçonnées de propension à la violence ou au racisme &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#pnote-887-3&quot; id=&quot;rev-pnote-887-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Une domination a en effet toutes les chances de paraître légitime si elle
fait passer le groupe dominé comme potentiellement «dangereux».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La position dominée des enfants s&amp;#8217;exprime aussi à travers la non prise
en compte, voire la négation de leur parole et des besoins qu&amp;#8217;ils
peuvent exprimer. Bien souvent ces besoins ou envies sont considérés
comme des «caprices», donc comme des demandes qui n&amp;#8217;ont pas de valeurs
en elles-mêmes. Un enfant qui a très envie d&amp;#8217;une console de jeux se
verra souvent accusé de «caprice». Un adulte souhaitant acheter un
/iPhone/, beaucoup moins (encore que cette probabilité augmentera
fortement s&amp;#8217;il s&amp;#8217;agit d&amp;#8217;une femme).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette notion centrale de «caprice» commence d&amp;#8217;ailleurs très tôt, y
compris pour l&amp;#8217;expression de besoins extrêmement fondamentaux (la
faim, le besoin de contact ou d&amp;#8217;attention) par les nouveaux-nés. Et
elle concerne également la négation du chagrin ou de la douleur&amp;#160;: la
plupart du temps, lorsqu&amp;#8217;un enfant tombe et se fait mal, les premiers
mots prononcés sont «ce n&amp;#8217;est rien, ne pleure pas». On se souviendra
d&amp;#8217;ailleurs que jusqu&amp;#8217;à récemment les bébés étaient opérés sans
anesthésie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Enfin, la domination adulte s&amp;#8217;exprime le plus brutalement par la
maltraitance dont les enfants sont souvent les objets. Au delà des cas
extrêmes (les victimes de viols ou de meurtres «passionnels» liés à
des séparations sont presque exclusivement des femmes ou des enfants),
les enfants demeurent le seul groupe social qu&amp;#8217;on a légalement le
droit de frapper &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#pnote-887-4&quot; id=&quot;rev-pnote-887-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. On accepte encore aujourd&amp;#8217;hui que les enfants
soient battus, pour leur bien, comme on acceptait hier que les femmes
soient battues, pour les mêmes raisons.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Et cela sans parler des violences psychologiques&amp;#160;: insultes, cris,
punitions, humiliations, qui sont monnaie courante à des degrés divers
et le plus souvent parfaitement tolérées.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une domination centrale&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Tenter de faire apparaître la relation adulte/enfant comme un rapport
de domination comporte une double difficulté&amp;#160;: chaque argument peut
apparaître soit comme une évidence, soit être immédiatement réfuté, y
compris par soi-même, par l&amp;#8217;idée que cet état de fait est peut-être
regrettable ou excessif, mais qu&amp;#8217;il est nécessaire, sous peine de
conséquences négatives.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;autre difficulté est qu&amp;#8217;en tant qu&amp;#8217;adulte, et encore plus en tant
que parents, nous devons prendre conscience de cette domination en
étant nous-mêmes dominants. Ceci passe alors par une remise en cause
personnelle et un travail permanent pour ne pas se laisser aller à ce
qu&amp;#8217;on ferait souvent naturellement&amp;#160;: se comporter avec ses enfants
d&amp;#8217;une manière qu&amp;#8217;on n&amp;#8217;accepterait pas de la part d&amp;#8217;un homme envers une
femme ou d&amp;#8217;un patron envers ses employés.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pourtant cette domination est une question particulièrement cruciale&amp;#160;:
nous l&amp;#8217;avons tous vécue en tant que dominés étant enfants. Nous avons
tous subis nombre de violences plus ou moins grandes, nous les avons
acceptées et elles nous apparaissent bien souvent, en tant qu&amp;#8217;adulte,
comme nécessaires et positives. Or cette expérience et cette
acceptation de la domination jouent certainement un rôle dans sa
reproduction plus tard en tant qu&amp;#8217;adulte, mais aussi dans son
application à d&amp;#8217;autres contextes et vis-à-vis d&amp;#8217;autres groupes sociaux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sur le plan politique, enfin, tout ou presque reste à faire. En effet,
à la différence d&amp;#8217;autres types de dominations qui, à défaut d&amp;#8217;être
réellement combattues, ont au moins acquis une certaine visibilité
(domination masculine, domination de classe, domination
hétérosexuelle…), la domination adulte et la place des enfants sont
des thématiques totalement absentes du champ politique. Les enfants ne
sont présents, y compris dans les programmes de gauche, que par le
prisme de l&amp;#8217;école, de la santé ou des modes de garde. Avec une
difficulté supplémentaire&amp;#160;: si le plus souvent les dominés peuvent
mener eux-mêmes le combat contre leur domination, dans le cas des
enfants c&amp;#8217;est presque impossible…&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au-delà des luttes pour les «droits de l&amp;#8217;enfant» ou la «protection de
l&amp;#8217;enfance», qui visent en général à s&amp;#8217;attaquer aux violences les plus
flagrantes, un véritable travail de mise à jour et de construction
politique est donc nécessaire si on souhaite aboutir progressivement à
la fin des violences et à une égalité de considération et de
traitement entre adultes et enfants.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#rev-pnote-887-1&quot; id=&quot;pnote-887-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Pour une analyse plus détaillée on pourra se reporter au texte &lt;a href=&quot;http://tomate.poivron.org/L&amp;#039;enfance_comme_catégorie_sociale_dominée&quot;&gt;L&amp;#8217;enfance comme catégorie sociale dominée&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#rev-pnote-887-2&quot; id=&quot;pnote-887-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Pour analyse historique détaillée de la genèse de cette conception négative de l&amp;#8217;enfant, voir l&amp;#8217;ouvrage d&amp;#8217;Olivier Maurel, &lt;em&gt;Oui, la nature humaine est bonne&amp;#160;!&lt;/em&gt;, Robert Laffont, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#rev-pnote-887-3&quot; id=&quot;pnote-887-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Cf. la désormais célèbre citation de Nicolas Baverez&amp;#160;: &lt;em&gt;«Pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance»&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;https://blog.nozav.org/post/2010/05/12/La-domination-adulte#rev-pnote-887-4&quot; id=&quot;pnote-887-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Sur la question de la violence physique sur les enfants et de son interdiction, voir le travail de &lt;a href=&quot;http://www.oveo.org/&quot;&gt;l&amp;#8217;Observatoire de la violence éducative ordinaire&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
</content>

    


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    <title>Quelques réflexions sur le concept d’égalité</title>
    <link href="https://blog.nozav.org/post/2006/03/21/46-quelques-reflexions-sur-le-concept-degalite" rel="alternate" type="text/html"
    title="Quelques réflexions sur le concept d’égalité" />
    <id>urn:md5:59615ed81718ce521a3eff658be805b2</id>
    <published>2006-03-21T00:44:47+00:00</published>
          <updated>2006-03-21T00:45:57+00:00</updated>
            <author><name>Juba</name></author>
        <dc:subject>Réflexions</dc:subject>
        <dc:subject>politique</dc:subject><dc:subject>réflexions</dc:subject><dc:subject>utopie</dc:subject><dc:subject>égalité</dc:subject>
    <content type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce texte se veut une participation à l’appel à contribution lancé par le collectif &lt;a href=&quot;http://www.lmsi.net/&quot;&gt;Les mots sont importants&lt;/a&gt; sur le thème &lt;/em&gt;Qu’est-ce que l’égalité&lt;em&gt;&amp;nbsp;; il vient d'ailleurs d'être &lt;a href=&quot;http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=531&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;publié sur leur site&lt;/a&gt;. Il s’appuie sur des convictions personnelles plus que sur de nombreux auteurs ou références. Il se place dans une perspective qui n’est ni pragmatique ni réaliste mais délibérément utopique. Enfin, il repose sur deux idées principales&amp;nbsp;: l’égalité est une valeur fondamentale et un principe directeur de l’action humaine&amp;nbsp;; elle n’a de sens réel que si elle se concrétise par une égalité de fait.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;    &lt;p&gt;La notion d’égalité est parfois implicitement confondue avec celle d’identité. Cette confusion est alors utilisée pour discréditer un principe d’égalité trop fort sous prétexte que les individus sont tous différents. Or, égaux ne signifie évidemment pas identiques, comme le souligne bien le slogan «&amp;nbsp;tous égaux, tous différents ». Dire que deux individus sont égaux ne signifie pas nier ce qui les différencie, mais affirme que ces différences ne peuvent fonder une hiérarchie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En théorie, toute différence est susceptible de servir de critère à un ordre, et donc à une hiérarchie, source d’inégalités entre des êtres humains. Mais le choix des différences finalement considérées comme pertinentes est une pure construction sociale. Ainsi, comment justifier «&amp;nbsp;objectivement » que la couleur de la peau ou les compétences en mathématiques sont plus pertinentes pour hiérarchiser les individus que le diamètre de leur gros orteil ou le fait de pouvoir crier plus fort que les autres&amp;nbsp;? Il existe ainsi une infinité de hiérarchisation possible des individus entre eux, mais seules certaines d’entre elles sont considérées comme ayant du sens, et ces dernières font elles-mêmes l’objet d’une hiérarchisation. Certaines inégalités sont «&amp;nbsp;plus inégales » que d’autres dans le sens où elles peuvent s’appliquer et se ressentir dans une grande partie voire la totalité de l’espace social tandis que d’autres se limitent à des contextes particuliers. Les inégalités économiques, par exemple, sont plus fortement et plus globalement pénalisantes pour les individus que leurs manques de compétences en danses de salon.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’inégalité entre tres humains est donc avant tout à relier au concept de domination. Lorsque deux individus ne sont pas perçus comme égaux dans un certain domaine, c’est toujours le signe d’une hiérarchie et donc d’un rapport de domination explicite ou symbolique. En ce sens, «&amp;nbsp;combattre les inégalités » ne signifie pas simplement vouloir réduire des écarts de conditions d’existence essentiellement matériels, mais c’est bien vouloir mettre à jour et combattre les différentes formes de domination (économique, culturelle, etc.) dans un groupe social donné. L’égalité dont nous parlons ici est bien l’égalité entre les êtres humains. Elle ne doit pas être confondues avec l’égalité des pratiques et des actions des individus. Toutes les pratiques et activités humaines ne sont pas «&amp;nbsp;égales », ne serait-ce que parce que certaines d’entre elles portent atteintes à d’autres êtres humains. Mais cette hiérarchie des activités se transforme en inégalités lorsqu’elle est «&amp;nbsp;naturalisée » et constituée comme partie prenante de l’individu qui l’a accompli. Ainsi, le fait de blesser ou de tuer quelqu’un est une action jugée répréhensible et qui peut entraîner une demande de réparation sous une forme ou sous une autre. Mais celle-ci ne doit pas devenir, une fois cette réparation effectuée, une forme de stigmate à jamais attaché à l’individu qui l’a accomplie et qui le qualifierait comme «&amp;nbsp;inférieur » à d’autres individus.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De la même manière, on pourra toujours définir des classements et des hiérarchies entre les capacités des individus à accomplir différentes tâches (courir le 100 mètres, broder un napperon, parler allemand...). Mais ces différences, voire ces classements, deviennent des inégalités lorsqu’ils se transforment en hiérarchies entre individus eux-mêmes. Dans cette optique on pourrait penser que ce qui est critiquable par exemple dans une compétition sportive n’est pas tant le fait qu’il y ait un classement à l’arrivée, dans la mesure où celui-ci s’applique à des activités ou à des compétences&amp;nbsp;; le problème commence lorsque ce classement entraîne des différences et des avantages en termes de capitaux économiques ou symboliques (prestige, gloire).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’égalité se laisse donc plutôt définir par ce qu’elle n’est pas (une absence de domination) que par ce qu’elle est. Mais c’est sans doute l’idée même de définition de l’égalité qui pose question&amp;nbsp;: l’égalité n’est ni un «&amp;nbsp;pari » ni un «&amp;nbsp;postulat » (qui pourrait s’avérer faux) ni même une «&amp;nbsp;réalité ». Ce n’est pas quelque chose à définir ou à démontrer&amp;nbsp;: c’est à la fois un idéal à atteindre (l’absence de hiérarchie et de domination entre les êtres humains) et un principe directeur, une valeur fondamentale, une manière de voir le monde qui refuse de hiérarchiser les individus et de créer une domination symbolique à partir de différences qui pourraient, dans un autre contexte, n’avoir aucun sens.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Poser la notion d’égalité comme un idéal ou un principe demeure très abstrait et ne dit pas grand chose des conséquences concrètes de l’application d’un tel principe. Or, sans ses manifestations concrètes, l’idée d’égalité est condamnée à demeurer une devise pour fronton de mairie. L’égalité de droit est supposée être acquise. L’égalité des chances n’est qu’un concept réactionnaire visant à justifier les inégalités réelles. L’égalité de fait, elle, reste à conquérir.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsqu’on pense aux inégalités, on pense en général en premier lieu aux inégalités économiques. Or, si l’on s’en tient à l’égalité comme principe directeur défini précédemment, et qu’on tient compte du fait que toute inégalité économique, même mineure, est un facteur de domination, alors on en déduit que l’égalité entre individus passe forcément par une stricte égalité des conditions d’existence. Dans le cas d’une économie monétaire, cela se traduirait par le partage de la richesse produite par l’ensemble du groupe social de manière strictement équitable entre tous les membres de ce groupe.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Si on prend le cas de la société française, cela signifierait le versement d’un «&amp;nbsp;salaire » identique pour chaque individu, quelle que soit son activité, qu’il soit chômeur, chef d’entreprise, pâtissier ou artiste contemporain. Ce salaire viendrait en remplacement de toute autre forme de revenu économique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Deux objections peuvent être faites à cette idée. La première serait que, si tous les métiers étaient rémunérés de la même manière, certains ne trouveraient personne pour les exercer du fait de leur pénibilité, leur dangerosité ou leur manque d’intérêt. Ceci n’est qu’à moitié vrai dans la mesure où l’attrait que peut exercer une activité est davantage lié à sa valorisation qu’à son contenu objectif. Sinon, comment expliquer l’intérêt que peut susciter la profession de dentiste&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La deuxième objection serait que, si l’on tient compte par cette mesure de la domination économique, on oublie d’autres formes de domination, notamment culturelle. Après tout, quelqu’un de relativement dominant culturellement aurait tout intérêt à prôner ce genre d’idée puisque ce faisant, il éliminerait un facteur de hiérarchie qui lui est plutôt défavorable tout en conservant un autre facteur à son avantage.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En fait, ces deux objections peuvent être écartées si l’on imagine la mise en place d’une seconde mesure, qui consisterait à faire en sorte que chacun exercerait, dans des proportions égales, une activité considérée comme «&amp;nbsp;qualifiée » (ce qui n’est surtout pas synonyme d’«&amp;nbsp;intellectuel ») et une autre plus difficile en termes de répétitivité, de dangerosité ou d’exigences physiques. Ainsi, le PDG de Renault ne le serait qu’à mi-temps et ferait la plonge dans une cantine scolaire le reste du temps. Un chercheur en littérature serait également ouvrier en métallurgie. Quelqu’un pourrait être pâtissier l’après-midi et balayer les rues le matin.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un système de la sorte semble difficile à imaginer, et ne va pas sans poser de questions, notamment dans le choix de quelles sont les activités «&amp;nbsp;qualifiées » et les autres. Mais il aurait sans doute de nombreuses vertus, notamment en termes de solidarité et de cohésion sociales, d’amélioration générale des conditions de travail ou de réduction des disparités d’espérances de vie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ces mesures, en imaginant qu’elles pourraient être appliquées, n’auraient bien sur pas pour effet de supprimer toute forme de domination au sein de la société française. Bien d’autres questions resteraient à aborder, comme celles de la représentation et du pouvoir politique, des rapports entre générations, de l’éducation et de la scolarité, ou plus largement des inégalités entre pays et continents. Dans tous les cas, elles rappellent que l’égalité de fait est un idéal exigeant, évidemment très loin d’être atteint, et sans lequel l’égalité de droits ne sert qu’à masquer des inégalités réelles injustifiables.&lt;/p&gt;</content>

    


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